Le cortège s’ébranlait à nouveau, drapeaux et signes de
sépulture en tête pour gagner l’esplanade des Invalides, où était
prévu le deuxième temps fort de la cérémonie : la
reconstitution d’un cimetière de guerre, troisième symbole, où
allaient être implantées les croix, étoiles de David et stèles
musulmanes, alignées et mêlées étroitement sans aucune
distinction comme ont pu l’être les corps rassemblés à la
morgue de l’hôpital Mustapha à Alger…
L’enregistrement de la fusillade était alors diffusé par
haut parleur, par Annie-France Ferrandis blessée le 26 mars, moment
pathétique où résonnait l’appel « Halte au Feu » et
la reprise des tirs renouvelée inexorablement pendant de longues
minutes. A ce moment, une brève rafale de vent balayait
l’esplanade et, comme l’a rapporté notre ami Claude Garcia qui
participait à la cérémonie , « couchait quelques dizaines
de croix sur la pelouse, comme si au même moment elles avaient été
touchées et couchées par les tirs qu’on entendait… Etait-ce un
signe ? ». Mme Nicole Ferrandis soulignait que cette cérémonie
était dédiée bien entendu aux Morts de la rue d’Isly le 26 MARS
1962 mais qu’elle souhaitait y associer toutes les autres victimes
françaises : les
disparus, celles du 5 juillet à Oran, celles du terrorisme, les
Harkis et leurs familles. La liste des Morts était lue, d’une
voix trahissant son émotion, par M Van den Broek, fils de l’une
des victimes. Puis suivait, émouvante et lugubre, la sonnerie aux
Morts, les drapeaux s’inclinaient vers le sol, face aux stèles dédiées
à tous ceux tombés « pour avoir aimé cette terre française
d’Algérie, avoir été fidèles au drapeau et avoir cru en la
parole donnée ». Derrière, le cimetière d’une blancheur
éclatante se détachait sur la façade de l’Hôtel
des Invalides.
Au cours des instants qui suivaient, nombreux étaient les
participants à errer tristement, les larmes aux yeux, parmi les
croix et autres signes, pour y lire l’inscription du nom et de
l’âge de l’une des victimes de cette terrible fusillade ou pour
se recueillir devant l’une des stèles dédiées « à
toutes les victimes des massacres du 5 juillet à ORAN »,
« aux dizaines de milliers de Harkis », « à
toutes les victimes du terrorisme », « aux milliers de
disparus ». …
Quelques
uns de nos amis nous quittaient alors ou demeuraient sur place et le
cortège repartait, remontant le boulevard Gallieni, jusqu’aux
Invalides. Nous décomptions encore plus de trois cents marcheurs.
Il contournait l’ensemble monumental pour gagner la place Denys
Cochin, où était prévue la troisième et dernière halte, face à
la statue du Maréchal Lyautey, ultime symbole retenu. Hubert
Lyautey demeure le modèle du colonisateur, homme de guerre héroïque,
administrateur avisé, humaniste éclairé et fin diplomate. Respecté
encore aujourd’hui du peuple marocain, il a été – nous devons
hélas le rappeler – oublié du peuple de France et dédaigné par
les autorités politiques de notre propre pays. « Ainsi passe
la gloire du Monde »… M Puigserver, également fils de
victime, déposait alors une gerbe au pied de la statue et Mme
Nicole Ferrandis remerciait chaleureusement tous les participants de
leur présence et annonçait la fin de la cérémonie. Il était un
peu plus de 16h30.
Un
soleil resplendissant et une température printanière étaient au
rendez-vous comme le lundi 26 mars 1962. Il n’en était pas de même
quarante huit heures auparavant, mais nous avions la chance d’être
abrités au sein de l’Eglise Saint-Nicolas du Chardonnet où se déroulait
dans les conditions habituelles la messe de requiem à la mémoire de
toutes les victimes de l’Algérie française. Un bon millier de fidèles
ont suivi avec ferveur cette cérémonie poignante dans un recueillement
total. Nous rappelons qu’une plaque dédiée à tous nos morts se
trouve abritée dans cette paroisse. La réplique de la statue de Notre
Dame d’Afrique veille sur eux.
Seule
note désagréable et combien attristante : pas un
journaliste présent, pas une camera braquée sur un événement
aussi important et dramatique, commémoré
avec éclat et dans la dignité. Les médias avaient pourtant été
prévenus de longue date et largement informés. L’A.F.P. a répondu
à l’appel téléphonique de l’association « nous ne passerons pas
le communiqué, cela ne nous intéresse pas ». Nous le
savons bien hélas : nous n’avons rien de commun avec les
tricheurs, les voleurs et les casseurs de la gare du Nord…
A.F.V.