Nous venions par miracle d’échapper
à la mort le 26 Mars. Je ne sais pas comment. Nous avions couru comme
des fous depuis la Grande Poste jusqu’à la place Bugeaud pour nous
engouffrer dans un immeuble. Ses habitants sûrement terrorisés par ce
qu’ils entendaient depuis plus de cinq minutes refusèrent de nous
ouvrir la porte de leur logement pour nous aider, voire nous soigner si
nous étions blessés. Je gravis plusieurs étages, je sonnais à toutes
les portes. Personne ne répondit. Nous étions tout près des bâtiments
du XV° corps. Un silence étrange s’abattit sur le quartier. Nous
voulions rentrer chez nous. Jean-Paul ouvrit lentement la porte de
l’immeuble pour voir si nous pouvions sortir. Une rafale de
mitraillette partit certainement des bâtiments militaires et vint s’écraser
sur le mur de l’entrée. Nous patientâmes quelques minutes supplémentaires
et quand de nouveau le calme revint, l’un après l’autre, ma sœur,
mes camarades et moi, nous sortîmes de l’immeuble en courant sur la
droite pour prendre les escaliers qui rejoignaient
le bas du Telemly. De là, toujours à grandes enjambées nous
rentrâmes au quartier. Depuis cette date, qui devint
plus tard un repère important voire incontournable dans l’histoire de
la félonie de De Gaulle à notre égard,
l’atmosphère dans Alger avait nettement évolué. Bab-el-Oued
était à nouveau accessible. Mais dans quel état ! Les carcasses
des automobiles écrasées par les tanks de l’armée française, notre
propre armée, étaient toujours là, abandonnées. Nous ne pouvions
imaginer que sur nos façades nous découvririons les impacts des fusils
mitrailleurs tirés par nos soldats.
Les avions de chasse avaient laissé derrière eux des
appartements éventrés. La vie avait repris mais les visages s’étaient
refermés. La gouaille bab-el-Ouedienne avait disparu. On ne parlait
plus avec les mains. On avait abandonné le « six-mora »
devant l’anisette pour des belottes silencieuses de dépit. Malgré la reprise
d’explosions ciblées, mais plus violentes, nous sentions bien que la
situation nous échapperait. Peut-être même assez rapidement. La présence
policière des barbouzes se faisait plus pressante. Ils semblaient alors
s’être infiltrés dans nombreux rouages de la vie administrative.
Mais qui pouvait leur donner toutes ces informations ? Ils
étaient suffisamment renseignés au point d’avoir pu arrêter le Général
Salan. Quand la radio clandestine nous l’apprit, ce fut la
consternation générale. Sa photo fit la une de la presse quotidienne
le lendemain matin. Qui avait pu le donner ? Comment avait-il été
reconnu avec des cheveux teintés et
une moustache épaisse ? Cette information nous avait glacés
bien que d’autres généraux passés eux aussi dans la clandestinité
tentaient de nous rassurer par tous les moyens affirmant aussi que
jamais ils n’abandonneraient la lutte. Cependant, déjà, des familles
quittaient le quartier, d’autres quartiers sans rien dire. Ils
partaient. On ne les voyait plus. Aussi, courant Juin, nos
parents prirent alors la décision de nous mettre, ma sœur et moi, à
l’abri. A l’abri. Nous protéger de la folie de désespoir qui s’était
emparée d’Alger. Leur problème est qu’ils ne connaissaient
personne pour nous accueillir en France. Nous disions indistinctement
France ou Métropole. La métropole, c’était la mère. Celle qui
donne de l’amour et des punitions. On pouvait critiquer la Métropole
mais pas la France. Car la France c’était ce que nous avions dans nos
cœurs. C’était l’amour des enfants pour leur mère. L’amour
aveugle, total, plein, sans critique. Ils imaginaient que nous
serions plus en sécurité à Oran. Mon parrain, frère de ma mère, y
vivait depuis qu’il avait épousé une Oranaise. Il avait quitté
Bab-el-Oued pour Oran. Oran n’était pas plus sure qu’Alger, mais
nous, adolescents, nous n’y avions aucun ami, aucun cousin. Rien. Nous
resterions reclus. Nous perfectionnerons notre Espagnol car Oran avait
été conquis par les Espagnols quatre cents ans avant que les Français
ne s’y intéressent. Toute la population parlait espagnol :
arabes, juifs, européens. L’oncle logeait dans un petit
appartement du centre ville avec sa belle mère. Nous n’étions pas
loin de la place des Victoires. Cette place si vivante avant cette
triste année 62. Les fenêtres ouvraient sur une artère animée. Nous
n’apercevions que le bas des boutiques tapies derrière les arcades,
et les pas rapides des habitants du quartier. Plus personne ne se
promenait. Plus personne ne traînait devant les vitrines des magasins.
Certains avaient déjà été abandonnés par leurs propriétaires qui
espéraient eux aussi se mettre en sécurité en partant ailleurs.
Toujours ce « ailleurs ». Nous ne sortions, avec les
tantes, que pour faire les courses de tous les jours. Nous croisions
quelques garçons qui se dirigeaient vers le lycée Lamoricière en
prenant la rue Richepin perpendiculaire à l’entrée de notre immeuble
de la rue Alsace-Lorraine. La petite boulangerie, au coin de la rue Pélissier,
nous rappelait par ses parfums de farine et de pain chaud et
croustillant celle de nos parents. Un léger frisson de tristesse nous
parcourait la peau alors. Je fermais les yeux et je respirais toutes ces
odeurs si familières. La grand’tante qui connaissait tout le monde
dans le quartier racontait en un espagnol rapide à tous ceux qui
voulaient l’entendre que nous venions d’Alger. Pobres chicos,
ajoutait elle, si leurs parents savaient qu’ils sont enfermés toute
la journée ! Le mois de Juin tirait en
longueur. Il commençait vraiment à faire chaud. Nous comprenions ce
que mon oncle disait à demis mots dans un espagnol approximatif. Les
pourparlers entre l’OAS et le FLN avaient tourné court. Et pour éviter
que des représailles ne soient exercées sur la population civile européenne,
les commandos de l’OAS avaient quitté la ville après avoir fait
sauter, parait-il, les réservoirs de carburant. Cependant, le soir,
nous entendions toujours des explosions de pains de plastiques et des
claquements de mitraillettes sporadiques. - Escuchas, escuchas, disait la
vieille tante, celle là elle a sauté tout près d’ici. Ce doit être
à côté, au quartier Boulanger. - Mais non maman, esta a Lamur.
No dices nada, les petits, ils vont comprendre et avoir encore plus
peur. Il était vrai qu’à chaque
explosion, nous quittions la chambre dont la fenêtre surplombait la rue
pour nous précipiter dans la cuisine qui donnait sur une courette. Je
pouvais apercevoir entre les immeubles serrés autour de la cour, un
coin de ciel bleu. Ce bleu si pur. Que devenais tu Djèmila, déjà
si loin, à Alger ? J’étais parti sans te dire au revoir. Comme
un voleur. Enfermé dans ce petit logement inconnu, rien ne me rappelait
ta présence. Je devais attendre, la nuit, pour penser à toi. Avec ma sœur,
nous dormions tête bêche dans le même lit, dans la même chambre que
la grand’tante. Je fermais les yeux avec force et je m’abandonnais
dans mes souvenirs de toi. Ô, Djèmila. Dans cette ville, à chaque
coin de rue, je retenais ma respiration en espérant que tu m’apparaîtrais
soudain. Souriante. Les yeux brillants de joie. L’oncle avait compris que
nous ne pourrions pas continuer à vivre ici. Nous ne faisions rien de
la journée. Nous ne pouvions même pas aller à la plage. Mon père
avait donné des consignes strictes à mon oncle. Consignes qu’il
appliquait facilement puisqu’il travaillait. Après sa journée de
travail, il avait coutume de s’arrêter au Café des Sports, et de
prendre avec ses amis Pablo et Titcho, une anisette ou deux, et de
commenter les nouvelles qui n’étaient pas imprimées dans l’Echo
d’Oran. Un soir, il nous annonça que
ses amis mettraient à sa disposition une camionnette. - Une camionnette ?
Pourquoi faire, mon fils ? - C’est foutu, mama. Nous ne pouvons plus rester à Oran. J’ai la responsabilité de ces enfants. Je ne peux pas les exposer davantage. Ils ne sont pas plus en sécurité ici que chez eux. - Pero, où irons nous ? - Yo no lo se, hoy. Mais
nous devons déjà préparer ce que nous emporterons. Les vêtements
avant tout. - Mais je n’ai pas de
manteau, mon fils. Nous allons nous geler, là-bas, en France que
c’est au nord… Je lançai un regard inquiet à
ma sœur. Son regard était silencieux. Absent de toute inquiétude.
J’imaginais que nous passerions enfin des vacances féeriques au bord
de la mer, sur une plage de sable blanc où seul le clapotis des vagues
perturberait notre sommeil. - Pablo, il a de la famille qui
est déjà partie. Ils sont en Espagne, pas trop loin de Perpignan.
Juste après la frontière. Titcho pourra vous trouver des places sur le
Sidi-Ferruch et vous partirez à Port-Vendres. Ma tante avait rapidement
compris que nous embarquerions sans mon oncle. - Et toi, cariño ? Tu
restes ici ? Si tu ne nous accompagnes pas je ne partirai pas non
plus. -C’est une affaire de
quelques jours, Paloma mia, je
vous rejoindrai au plus vite. Le temps d’avoir un cadre pour charger
des meubles et le restant d’affaires. Un silence pesant accompagna
notre dîner ce soir-là. Les femmes nous regardaient tristes. Nous ne
comprenions pas trop bien ce qui allait encore se passer. Toute la nuit, j’entendis le
grincement des lits. L’oncle et la tante chuchotaient dans la chambre
voisine. La grand’tante reniflait ses larmes entre deux ronflements.
Epuisé, je m’endormis vers le petit matin quand, déjà, les
tourterelles roucoulaient sur les toits
et que les derniers rossignols sifflaient encore. Quand je me levai, mon oncle
n’était déjà plus là et les femmes avaient entassés des vêtements
sur les lits et les chaises. C’est l’odeur du café
frais qui m’avait réveillé. Les deux femmes s’activaient en
silence. Elles ne m’entendirent pas arriver derrière elles. Ma tante sursauta quand je lui
mis la main sur l’épaule. Elle me pria de ne plus recommencer car
elle était sur les nerfs, qu’elle n’avait pas dormi et que mon
oncle était un égoïste. - Qu’allons nous devenir mes enfants ? Répétait
sans cesse sa mère. Où irons nous ? Ton oncle nous envoie à l’étranger… - Yo lo he entendido
ayer, Tia abuela, lo he entendido. No cognosco alguien, alli, tan poco. Lui
répondis-je en un espagnol trop scolaire pour être naturel. Je pris mon petit déjeuner et
fis une rapide toilette dans la minuscule pièce aveugle qui servait de
salle de bain. Salle de bain était un bien grand mot, car nous nous
lavions dans un petit lavabo au seul robinet d’eau froide. L’eau
chaude courante était encore un luxe. Je réveillais ma sœur qui
paressait dans le lit. La boulangerie du coin était
fermée aujourd’hui. Hier, en prévision,
nous avions pris un gros pain et pour qu’il ne sèche pas trop
la Tia abuela avait entortillé un torchon autour. Nous ne sortirons
donc pas. - Tata,
on ne peut pas descendre un moment, juste pour nous dégourdir
les jambes ? - Tu sais bien que je ne dois
pas vous laisser sortir seuls et nous
avons du travail rien qu’à trier le linge qu’on doit emporter. De dépit, je retournai dans la
petite chambre et allumai le transistor. Nous reprenions en chœur les
succès de Pétula Clark ou de Johnny Halliday Nous essayions sans
conviction de danser le twist. Nous n’avions pas ramené d’Alger
notre cerceau pour le faire tourner autour de nos tailles sur les
rythmes d’un hula-hoop. Nous tentions de comprendre les sketches du
Patio à Angustias émis par Radio Oran et qui faisaient rire aux larmes
nos deux tantes. Mais notre méconnaissance du « pataouette »
oranais fortement mâtiné d’Espagnol nous laissaient muets.
A la fin d’une saynète, je me penchais à la fenêtre. Un
silence étrange montait de la rue. Aucune voiture ne circulait. Aucun
klaxon ne se faisait entendre. Je n’aperçus aucune patrouille
militaire. Rien. Le quartier semblait désert, mort. Je retournai dans
la salle à manger pour feuilleter un bouquin de grammaire latine. Soudain, vers les onze heures
des coups de feux éclatèrent dans le lointain.
Apparemment des coups de pistolets d’abord puis des crépitements
d’armes à répétition. J’abandonnais ma lecture.
Curieux et inconscients, ma sœur et moi nous nous précipitâmes vers
la fenêtre que j’avais laissée ouverte. J’attendis un moment et
soudain, j’eus du mal à comprendre ce que je voyais. Une colonne de
civils européens avançait les bras en l’air. Ils étaient encadrés
par des soldats dont je ne reconnaissais ni le casque ni la
tenue. Les mitraillettes qu’ils tenaient à bout de bras avaient un
chargeur en arc de cercle. Ces militaires, sans gradés
pour les encadrer, hurlaient des ordres en arabe et en français. Ils
donnaient des coups de crosse aux vieillards et aux femmes qui n’avançaient
pas au rythme qu’ils leur imposaient. Des gosses pleuraient. Des ménagères
avaient été contraintes d’abandonner leur couffin dont les
provisions étaient écrasées à coups de godillots par les soldats. Un vieil oranais arabe, voulut
s’interposer entre la personne qui marchait derrière lui et un homme
casqué. Mal lui en prit. Après un violent coup de crosse dans les
reins, il fut abattu comme un chien et laissé au milieu de la rue.
L’arabe armé hurla de plus belle des ordres ; la colonne accéléra
ses pas, et disparut progressivement de notre champ de vision. Un
camion-benne klaxonne et passe en pétaradant. Des corps sans vie sont
entassés les uns sur les autres. Des bras dépassent de la ridelle et
se balancent dans le vide. Les tantes nous tirèrent
violemment par le bras et refermèrent bruyamment les persiennes de la
chambre. Une rafale partit de la rue et nous
entendîmes des balles s’aplatir tout près de la fenêtre. - Vous êtes inconscients ou
quoi ? Restez dans la salle à manger. Depuis au moins une heure,
en bas, ils font la fête et tirent en l’air. - Avec la radio on n’a rien
entendu… Effectivement, le transistor éteint,
nous entendîmes des youyous et une clameur immense venant apparemment
de la Place d’Armes. Des coups de feu sporadiques éclataient aussi
ici ; là, ils étaient plus nourris. Nous aperçûmes, entre les
lattes des persiennes fermées, un camion passer à toute vitesse,
surchargé de musulmans qui tiraient en l’air et qui agitaient à bout
de bras des drapeaux vert et blanc frappés d’un croissant et d’une
étoile rouge. Des gamins debout sur les
marchepieds hurlaient de joie des slogans en arabe. Le chauffeur donnait
sans relâche des coups de klaxon.
Bizarrement, il
utilisait les mêmes cinq notes que nous, quelques jours auparavant. D’où sortaient tout d’un
coup toutes ces bannières ? Nous ne connaissions depuis plus
d’un siècle qu’un seul étendard. Celui de la France :
bleu-blanc-rouge. Que se passait-il vraiment ? Djèmila, explique
moi. Que n’es-tu avec nous ? Mais où était l’armée française ? Nous nous assîmes autour de la
table recouverte d’une toile cirée aux motifs disparus par les
nombreux nettoyages. Personne ne parlait. La tia abuela avait sorti son
chapelet et égrainait des Notre-Père en espagnol. Notre tante pleurait
et priait le ciel qu’il ne soit rien arrivé à son mari. Il
travaillait à l’autre bout de la ville qu’il avait du traverser à
pied ce matin. Tout le monde se taisait. Seul
le clapotis des légumes qui bouillaient dans le faitout brisait notre
silence. Dans la chambre, le transistor crépitait des parasites. Je tentai de rompre cette
atmosphère d’angoisse : - On peut écouter la radio
pour savoir ce qui se passe, peut-être. Ils nous diront dans quels
quartiers il y a le plus de monde et nous pourrons sortir pour voir … - Estas loco, mon fils. Tu
n’as pas vu ce qui se passait devant notre entrée ? Tous ces
gens prisonniers et le camion rempli de corps sans vie ? On va
attendre le retour de ton oncle. La foule est folle. Et les gens sont
armés. Il suffira d’un rien, d’un regard ou même d’un sourire et
ils nous tueront. - Mais ma tante, ils font la fête.
Ils sont heureux. On pourra passer inaperçu. - Il vaut mieux rester ici, et
prier pour que ton oncle revienne sain et sauf. - Bon, je vais essayer de me
mettre sur Radio Mont- Carlo, pour savoir ce qu’ils disent, répondis-je,
désappointé. Et je sortis de la cuisine-salle à manger pour
m’allonger sur le lit. Je n’eus pas de chance.
J’avais beau tourner le bouton des chaînes vers la droite ou la
gauche, je n’arrivais pas à capter une radio de métropole. Seule la
radio locale répétait en boucle qu’un défilé se déroulait dans le
calme et que tout le monde devait reprendre le travail. Pourtant dehors,
les boutiques se fermaient l’une après l’autre et les coups de feu
accompagnaient les cris de joies et les klaxons. Nous mangeâmes du bout des lèvres
une assiette de soupe de légumes épaisse sans viande. Le pain rassis
avait du mal à passer avec un bout de fromage de Gruyère qui commençait
à transpirer. Je gardai les noyaux des abricots du dessert. En
souvenir. Je n’avais plus l’age de jouer aux noyaux, mais
qu’importait ? Les heures traînaient. Nous
entendions toujours un brouhaha lointain, confus. Ma tante essuyait ses
yeux régulièrement. Mon oncle n’était pas encore de retour. Les
femmes s’impatientaient bien qu’il ne fut pas encore dix-neuf
heures, heure à laquelle mon oncle avait coutume de rentrer. La Tia abuela, les mains sous
la table, torturait les poches de sa blouse noire à petites fleurs
bleues. Ma tante tournait la tête continuellement pour regarder le réveil
Jazz sur le vieux buffet et poussait des soupirs d’impatience et
d’angoisse. Les heures ne défilaient pas assez vite. Ma sœur et moi
n’osions faire le moindre bruit. J’avais éteint la radio et je
tentais de découvrir à travers les persiennes fermées ce qui se
passait dans la rue Alsace-Lorraine. Je me demandais combien de temps
encore elle porterait ce nom. Une semaine, un mois, un an au maximum ?
J’évitais de faire le moindre bruit. La crainte qu’il soit arrivé
un « accident » à mon oncle était perceptible à chaque gémissement,
à chaque pleur. Que ferions nous s’il était arrêté ? Où
irions nous et comment ? Vers dix-sept heures, les
clameurs des rues les plus proches s’atténuèrent. Un calme étrange.
Au loin, aussi, le grondement de la foule et les détonations semblaient
s’être tus. Il fallait encore attendre plus d’une heure. Les deux femmes pleuraient en
silence. La vieille tante se signait à tout bout de champ implorant
Dieu qu’il ne soit rien arrivé à mon oncle. Pour tromper leur inquiétude,
elles équeutaient des haricots verts pour le repas du soir. Ma sœur
les rejoignit et les imita. Je restais collé aux persiennes et
surveillais aussi avec impatience les derniers allers et venues devant
notre immeuble. Soudain, une camionnette freina
dans un crissement de pneus et entra dans la cour de l’immeuble. La
portière de la voiture claqua et après quelques secondes
un homme en sortit en courant. La porte du hall de l’immeuble
se referma violemment et fit vibrer celle de notre entrée. Autour de la
table, les femmes arrêtèrent leur travail, se serrèrent la main et écoutèrent
les pas rapides et lourds qui montaient les escaliers. Une clé maltraita bruyamment
la serrure et le battant s’ouvrit violemment. Mon oncle entra dans
l’appartement, et avant qu’il n’ait pu refermer la porte derrière
lui, ma tante, en larmes, se jeta dans ses bras. -Chéri, chéri. Que s’est-il
passé ? Nous avons entendu tant de cris et de coups de feu. Là en
bas, il y a avait même des gens prisonniers des fellagas, et des
camions pleins de morts. Elle se recula et le regarda
des pieds à la tête : - Tu n’as rien ? Tu
n’as rien ? La
vieille tante s’était agenouillée devant l’image de la Vierge fixée
avec une punaise au mur près de la porte et priait à haute voix en
remerciant Jésus-Christ. -
Hijo mio, Hijo mio ! Merci mon dieu ! A notre tour, ma sœur et moi,
allâmes embrasser l’oncle. Il s’assit près de la table et demanda
qu’on lui serve une anisette. Il était mort de soif. - Alors, tonton, dis nous ce
qui s’est passé… - La manifestation a commencé
dans le calme et la joie. Vous pouvez vous en douter.
Mais on ne sait pas ce qui s’est produit exactement. Les gens
descendaient de la gare ou de la Place Kargentah vers la Place
d’Armes. Ils étaient debout sur les pare-chocs des voitures avec des
fusils à la main, comme s’ils faisaient une « fantasia ».
Il y aurait eu un coup de feu tiré dans la foule vers les onze heures. Des amis arabes pensent que
c’était des pétards que des gosses avaient allumés comme pour la fête
du Mouloud. D’après ce qu’on nous a raconté, il y aurait eu un
mort. Un enfant. Un Scout. Tout le monde hurlait que c’était l’OAS
qui tirait, et qu’il fallait tuer TOUS les OAS -Tu le crois, toi, mon fils ? - Je ne sais pas, moi. Il n’y
a plus de commandos dans la ville depuis plus d’une semaine, mama. Ils
auraient été complètement fous. Cela aurait été un coup pour nous
faire tuer tous. Et les hommes du FLN qui étaient armés sont sortis de
la manifestation et se sont mis à tirer sur tous les Européens et sur
les Arabes qui voulaient s’interposer. Ceux qui étaient habillés en
soldats, doivent venir du bled ou des maquis et ne connaissent personne
ici, il y en a qui descendaient des quartiers
Lamur ou Victor-Hugo. Alors ils ne font pas de différence entre
nous tous : un Pied-Noir ou un autre c’est pareil. La foule est
devenue folle. Des gens qui étaient là en spectateurs ont été lynchés,
piétinés, écrasés par des voitures aux drapeaux verts et blancs qui
leur fonçaient dessus. - Et l’armée, notre armée ?
Elle n’a pas mis de l’ordre ? - Non, il n’y avait aucun
soldat français dans les rues. Pas de patrouilles, pas de tanks. Rien. - Mais, il y a toujours le général
Katz qui est le commandant des militaires à Oran. - On dirait qu’ils étaient
d’accord pour nous laisser massacrer. - C’est pour cela qu’il
disait dans ses communiqués que nous devions travailler et ouvrir les
magasins. C’était facile de les tuer… - Ils courraient partout dans
les rues, et ils arrêtaient tout le monde. Ils les faisaient mettre en
rang, les bras en l’air et ils leur disaient d’avancer en silence et
à coups de crosse. A la place Foch, aussi. Partout, partout… - On a aperçu ça de la fenêtre
tout à l’heure, tonton, osa ma sœur. - Oui, ton neveu a failli nous
faire tuer. Il regardait ce qui se passait dans la rue comme s’il était
au spectacle et on a tiré sur la fenêtre quand je l’ai fermée. - J’ai vu de mon bureau à la
Maison du Colon, une colonne qu’on faisait rentrer dans le
commissariat juste en face. Il y avait des femmes, des enfants, des
vieux…Des arabes, des français… Des jeunes qui avaient des
pistolets poursuivaient les gens qui se sauvaient pour se mettre à
l’abri. Ils allaient même les chercher dans les églises. Ils
tiraient de sang froid à bout portant. Des camions pleins de cadavres
ensanglantés roulaient à toute allure vers le Petit Lac. - Pourquoi faire, pourquoi
faire, Raphaël, au Petit Lac ? - Antoine, tu sais, Antoine
Gomis, il les a vus les jeter dans la décharge du Petit Lac, après
leur avoir encore donné des coups de crosses et de leur tirer encore
dessus même s’ils étaient morts. - Dans les ordures ?... - Titcho, celui qui m’a prêté
sa camionnette Citroën en a vu qui couraient dans tous les sens pour
s’abriter dans les encoignures des portes. Les hommes du FLN ou de
l’ALN les ont poursuivis et les ont égorgés. En revenant, je suis
passé devant la boucherie du Soleil… Mon oncle se tait un moment. Sa
voix s’est étranglée et des larmes commençaient à poindre dans ses
yeux. Sa belle-mère l’enjoint de continuer. -Et bien, mon fils, dis nous.
Qu’est ce qui se passait à la boucherie ? - Je ne peux pas, mama, tant
c’est horrible, je ne peux pas… Ma tante s’approche de mon oncle
et enfouit sa tête dans le creux de l’épaule de son mari. Les deux
pleurent en se berçant. Mon oncle tente de continuer entre deux
sanglots : - le fils, Joseph. Celui avec
qui on est allé à la forêt des Planteurs à Pâques. Ils l’ont
pendu par la gorge à un crochet…Tout le sang coulait sur sa
chemise…Dans sa propre boucherie… Mon oncle s’effondre alors
sur ses bras croisés sur la table et il pleure bruyamment sans honte,
sans retenue. - Il va falloir partir. Tous.
Mais comment, mon fils, comment. Quand tout cela s’arrêtera-t-il ? - Je n’irai pas travailler
demain. Vous avez pu acheter du pain ? -Non. Nous ne sommes pas
sortis. On attend toujours la dernière fournée de onze heures et demie
pour aller à la boulangerie. Le pain reste frais plus longtemps.
C’est vers cette heure qu’on a vu ce qui se passait dans la rue
Alsace-Lorraine. Il nous reste de la farine. On fera quelque chose, lui
répond la grand-tante. - On n’a pas de viande non
plus mais quelques œufs et de la longanisse. On s’arrangera… Avance
ma tante. On a mis du linge dans les deux valises… - Oui, nous attendrons un ou
deux jours que ça se calme et nous partirons. Je ne sais pas si nous
irons prendre le bateau ou un avion à l’aéroport de la Sénia. - Tu veux que je prenne
l’avion, mon fils ? Tu veux me tuer, ou quoi ? Comment on
peut rentrer tous là dedans que c’est tout petit ? Et si il
tombe, hein, si il tombe ? - Mais non mama, j’ai fait
mon service dans l’armée de l’air. Des avions, j’en ai vus. Et
ceux qui transportent des passagers, ils sont aussi gros que notre
immeuble… La tia abuela fit une moue
dubitative mais ne dit rien. - Pour l’instant, nous
attendrons quelques jours sans nous faire remarquer, je verrai alors ce
que nous pourrons prendre. Aurons nous le choix ? Attendre, nous cacher,
attendre, nous mettre à l’abri… Nous restâmes enfermés deux
jours. Le moindre mouvement dans la rue, le moindre cri nous
terrorisaient. Nous n’osions même plus nous approcher des fenêtres
fermées. Le soir, l’oncle descendait dans la cour arrière de
l’immeuble et vérifiait si la voiture était toujours là. Dans la rue Alsace-Lorraine, la
circulation automobile semblait avoir repris. Le bruit des moteurs des véhicules
particuliers était couvert par celui de camions. De nombreux camions. Mon oncle ouvrit la porte
d’entrée avec précipitation. Il avait du monter les escaliers en
courant car il était essoufflé. - Félette, que se passe-t-il ?
Pourquoi tu souffles comme ça, mon fils ? - Les camions, les
camions…vous les avez entendus au moins ? - Oui, pourquoi ? - Ce sont des camions de
l’armée, notre armée… - Et alors ? - Ils transportent des familles
avec leurs valises… - Quoi ? Qu’est-ce que
tu racontes, hijo mio ? Ils les emmènent où ? - D’après monsieur Ibanez,
le concierge, l’armée est finalement sortie des casernes pour tenter
de mettre de l’ordre ou de protéger les Français. Ils ont fait des
convois et les accompagnent vers la Senia ou le port pour partir. - Ils avaient dit :
« la valise ou le cercueil.. », purée de nous…me
hasardai-je. - Si on reste, ils nous tuent.
Si on part seul, ils nous tuent aussi. Devant nos soldats. Un groupe
s’est précipité vers un jeune lieutenant qui était en faction
devant un bâtiment militaire pour lui demander de les laisser entrer
pour les protéger. Il est allé voir son capitaine ou son commandant
pour expliquer la situation,.. - Je parie qu’ils les ont
laissés dehors ! - Claro que si ! On ne
pouvait même pas bousculer le jeune soldat, il y avait des rouleaux de
barbelés infranchissables… - Hijos de p…. ! Quand
on pense qu’on les
ramenait à la maison boire un coup quand ils faisaient du stop sur la
route de la plage ou qu’ils traînaient dans les rues comme des âmes
en peine… - Ils ont des ordres, mama. Ce
ne sont que des enfants pour certains… Au petit matin, le
lendemain, après un rapide petit déjeuner silencieux, nous descendîmes
avec nos valises. Nous prîmes la porte au fond du couloir du
rez-de-chaussée et toujours sans le moindre bruit, nous empilâmes nos
bagages dans la camionnette. Les deux femmes se serrèrent sur
l’unique banquette du véhicule. Ma sœur et moi nous nous assîmes
derrière coincés entre les bagages. Quelle fut notre surprise,
quand nous découvrîmes que la rue Alsace-Lorraine était déjà
surchargée de véhicules de toutes sortes : des camionnettes, des
fourgons, des berlines. Toutes ces automobiles qui roulaient pare-chocs
contre pare-chocs semblaient transporter la même famille. Les pères
conduisaient sans regarder la voiture qui les croisait de peur d’être
reconnus et traités de lâches. Les mères voulaient rester dignes et
serraient amoureusement leur enfant dans les bras. Les grand’mères
pleuraient en silence. Les grands-pères regardaient les murs et les
boutiques des rues qu’ils avaient tant de fois arpentées comme leur père
et le père de leur père. Ils sortaient le bras par la vitre de leur
portière, le tendaient et vérifiaient que leur ballot était toujours
bien attaché sur la toiture de l’automobile. Ils partaient. Les amortisseurs de la 2CV étaient mous et nous balançaient d’avant en arrière et
de droite à gauche. Je sentais que mon café au lait allait remonter.
Aussi, je me concentrais sur la direction que prenait mon oncle. -Pour aller au port, on aurait
du passer près du lycée, tonton ? - Oui, on aurait du. On n’y
va plus. C’est la folie. Les quais d’embarquement ne peuvent plus
recevoir plus de monde. Les barrières d’accès aux embarcadères sont
fermées. - Donc on va vers l’aéroport ? - Tu ne t’es pas trompé de
chemin ? On ne roule pas vers le sud, on a le soleil devant nous.
Le soleil se lève à l’est et.. - Callate, hijo, callate. On va
à Kristel. - C’est où ça ? - C’est un petit port bien
avant Arzew. - On
embarquera sur le bateau du cousin de Titcho, Jacques. Il est pêcheur.
Il est tout seul. De là on se dirigera par la mer vers Béni-Saf où
des chalutiers doivent aussi partir. Nous nous regrouperons et, a la
buena de Dios. - Sur un bateau de pêche, tu
es fou mon fils, tu es fou. Tu veux tous nous noyer ? J’ai jamais
su nager, moi… - On va longer les côtes
d’Algérie et remonter le long de celles d’Espagne. Les fellaghas
n’ont pas de navires de guerre. On arrivera à Port-Vendres ou
Collioure. Il parait que Papa Falcone, il a déjà des pointus pour la pêche
aux anchois là-bas…On ne va pas partir seul. Il y aura d’autres pêcheurs
avec leur famille sur leurs bateaux. On restera toujours groupés. Il y
a quelques chalutiers, un peu plus gros. Nous nous répartîmes sur deux
embarcations. Les femmes ensemble avec un pêcheur qui partaient avec
son épouse et ses deux filles, mon oncle et moi avec Jacques et
d’autres pieds-noirs qui comme nous fuyaient. Nous fuyions notre propre pays
pour aller vers notre propre pays. Enfin, l’autre. Celui que nombreux
parmi nous ne connaissaient que par les photos des livres de géographie
et d’histoire. Le voyage dura trois jours et
deux nuits à partir de Béni-Saf. Ici, toute notre petite famille se
regroupa sur un chalutier, le « Saint-Pierre ». Nous embrassâmes
Jacques et mon oncle lui glissa une petite enveloppe dans la main
qu’il fit mine de refuser. Nous quittâmes Béni-Saf de nuit, les
lamparos allumés à l’avant de chaque chalutier rassuraient les
barques des petits pêcheurs qui faisaient route avec nous. Ivre de
fatigue, je me réveillai à l’aube. Le soleil embrasait d’un rouge
sang l’horizon. Devant nous, une petite ville aux maisons blanches
semblait nous attendre. Les bateaux se regroupèrent.
Nous jetâmes l’ancre dans le port à quelques encablures du quai. Un
des chalutiers nous quitta et accosta. Les hommes en descendirent. Une
petite heure plus tard, nous les vîmes revenir, les bras chargés de
paquets. Ils avaient fait le plein de fruits frais et de conserves. Il
me sembla entendre que nous étions à Carthagène. Nous levâmes l’ancre et nous
repartîmes. Je me mêlais aux hommes pour les aider. Et surtout pour
oublier que j’étais sensible au mal de mer. Nous étions épuisés. Les pêcheurs
avaient tendu une bâche au-dessus de nos têtes pour nous protéger la
nuit de l’humidité et le jour des ardeurs du soleil.
L’odeur du mazout des moteurs qui clapotaient se mêlait à
celle des vieilles peintures, de la mer et du poisson qui avait été pêché
par le Saint-Pierre pendant des décennies.
Les escales suivantes devaient
être Valence, Tarragone et Barcelone.
A chaque étape une des embarcations accostait et faisait le
plein de nourritures, d’eau et remplissait quelques jerricanes de
gas-oil. Un courant marin ou un calcul
erroné de notre position nous fit dériver et arriver au milieu de la
nuit dans un port que nous croyions être Port-Vendres.
La nuit était noire. La couleur du ciel se confondait avec celle
de la mer. Soudain des cornes de brumes assourdissantes nous firent
prendre conscience que nous étions entourés de bâtiments « étrangers ».
Des projecteurs inondèrent les ponts de leurs lumières crues. Nous étions
encerclés par plusieurs garde-côtes espagnols, leurs canions pointés
vers nous, des navires des douanes et de la police maritime. Ils nous
firent couper les moteurs. Des militaires montèrent sur les chalutiers
et de longues palabres furent nécessaires pour leur faire comprendre
qui nous étions, d’où nous venions et où nous désirions aller. Ils
nous crurent difficilement, mais à la lecture de nos papiers
d’identité ils furent convaincus. Ils nous conduirent dans une darse
isolée du port de Barcelone pour jeter l’ancre pour la nuit. Les
lampadaires éclairaient au loin les rues qui grimpaient sur les
collines comme Alger. Alger. Oran. Un serrement au cœur ma rappela que
nous n’étions pas en train de faire du tourisme mais que nous avions
quitté peut-être définitivement notre pays. Aux aurores, comme convenu, les
démarreurs lancèrent les moteurs, les moteurs crachèrent de la fumée
noire. Les ancres et les filins furent ramenés. La minuscule armada
vibra de toutes ses coques et
quitta lentement le port de Barcelone. Nous reprîmes la pleine
mer. Cette étape fut la plus courte. Nous arrivâmes en vue des côtes
françaises dans l’après-midi mais nous essuyâmes un fort coup de
vent comme relativement souvent dans le Golfe du Lion. Je fus alors
assez malade, au point de me tenir cramponné au bastingage pendant
plusieurs heures. En débarquant à Collioure, le
sol tanguait encore sous mes jambes. J’aidais avec mon oncle les
femmes à transporter nos valises et baluchons. Sur le quai, nous n’eûmes
pas droit à aucun comité d’accueil. Nous saluâmes tout l’équipage. Nous passâmes la nuit dans un
petit hôtel que mon oncle avait connu quand mon grand-père gazé
pendant la guerre venait en cure thermale dans les environs. Le lendemain matin nous descendîmes
vers le port. Le Saint-Pierre avait appareillé pour Port-la-nouvelle.
D’autres quittèrent Collioure pour Sète et les plus audacieux mirent
le cap sur Sanary et Cagnes sur mer. Ils partaient tous pour
reconstruire leur vie. Pour se mêler aux autres pêcheurs de France qui
souvent les reçurent comme des concurrents non grata ou comme
des étrangers. Mais ils firent face. Nous fîmes face. Saint-Laurent du Var Le 3 Juillet 2007. |